Colère, mon amour.

▲ Une réflexion en cours, un fanzine en lattence ▲ 2025

"Parce que nous allons merder. Je suis sûre de ça. On ne peut pas avoir d'un côté une analyse super fine de la façon dont les systèmes d'opression et de violence nous traversent et, de l'autre coté, attendre des personnes qu'elles agissent comme si elle ne vivaient pas dans ce monde-là. Mia Mingus dans Joies Militantes. Un podcast à soi "à nos joies féministes" .

Être une femme en colère, c’est à la fois un pléonasme et une aberration. C’est l’éternel paradoxe d’être une femme : il faut à la fois être tout, et n’être rien. On n’a que ça, la colère, c’est notre héritage, et pourtant même ça, on ne peut rien en faire. Cette colère a été intériorisée, psychatrisée. Pour toujours. La colère, c’est discréditant. “Ne te mets pas en colère. Je ne discute pas avec des gens en colère. De toute façon, si tu cris, je ne t’écoute pas. Tu n’as pas à te défouler sur moi. Garde ta frustration pour toi.”

Ces mots, je les ai dits, puis je les ai subis. 

La colère est vitale. Comment se confronter sans colère ? Comment débattre, faire société, sans colère ? Comment regarder le monde, faire parti du monde, sans colère ? Collectivement, nous avons besoin d’apprendre davantage — de — la colère. 

Premièrement, j’ai appris à voir la colère d’autrui et à la considérer comme étant ce qu’elle est : la colère de l’autre. Pas une colère qui me concerne. Je l’ai différencié d’une agression. Je l’ai différencié de la violence. Je l’ai vu comme une émotion qui ne m’appartient pas, qui n’est pas dirigée contre moi, et si c’est le cas, elle ne me met pas en danger. Je tiens à dire que c’est un putain d’apprentissage. De l’ordre de la prise de conscience ultime. Je n’étais pas capable auparavant de penser une nuance entre les deux notions. Pour cause : enfant j’ai appris, sur ordre, à stopper mes pleurs. À la place, je m’arrachais les cheveux en hurlant en silence, en dehors des regards. Le message était clair : ne laisse rien paraître, et surtout pas la colère. Je comprends donc que certains, et particulièrement certaines, la rejettent et en aient peur. Je comprends aussi cet idéal d’une société entièrement dirigée par la raison et la politesse, les bonnes mœurs, mais, de mon expérience, c’est un privilège bourgeois, une manière d’invalider les revendications. 

Répondre à la colère par la politesse, un “moi, contrairement à toi, je suis poli•e” , c’est une silenciation désastreuse, une violence psychologique (et de classe) d’autant plus grave. La colère, cette émotion pourtant vitale, discréditerait de fait tout propos, toute recherche de justice, au nom de la paix sociale. C’est ce qui m’a amené à voir la communication bienveillante avec beaucoup de précautions. Sur le papier, il n’y a rien à dire, il s’agit de lutter contre les micro-agressions, la posture de domination. Mais de mon expérience, je l’ai surtout vue utilisée (sans les bons outils, et les formations adéquates), pour porter l’attention sur les émotions des personnes et plus du tout sur la cause du conflit, en mettant sur le même pied d’égalité les actes, au prétexte que les émotions qui les ont motivés se valent.

Or non, tout ne se vaut pas, toutes les émotions, comme toutes les opinions, ne se valent pas (par exemple, le racisme est un délit, pas une opinion). Nous ne pouvons pas faire collectif en préservant les personnes des émotions négatives et des conflits. Les préserver de leur culpabilité, s’iels ont commis une faute envers autrui, c’est, au nom de la bienveillance, entériner le mal.

Malheureusement pour les humain•es que nous sommes, peu importe à quel point c’est douloureux, il y a des choses qui méritent d’être exprimées avec colère, des blessures qui méritent d’être exposées, de la culpabilité qui mérite d’être ressentie. C’est la condition de la justice. 

Pour conclure rapidement, et rebondir sur l’épisode « à nos joies militantes » cité en début de cet article, rappelons-nous aussi que derrière la colère, il y a la joie : 

«FEMME NARSÈS : […] Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?

ÉLECTRE : — Demande au mendiant. Il le sait.

LE MENDIANT : — Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore. »

Électre, Jean Giraudoux.

©Bureau Trouble 2024— Graines de SOL, SCIC SAS à capital variable — 122 bis boulevard Emile Zola 69600 OULLINS — RCS Lyon 509 249 017
Site édité par : ©Bureau Trouble / Manon Couëslan — Site hébergé par : OVH — Crédit photo : ©Bureau Trouble / Manon Couëslan